La princesse
Non loin de là, à la frontière du royaume, vivait une princesse, aussi belle que pieuse. Orpheline, Marguerite administrait avec courage et sagesse, son domaine, riant et prospère. Le domaine attenant était sombre et sauvage. Le seigneur en était le noble Hellewijn qui en avait hérité de son père, ses frères étant disparus tragiquement, engloutis par une fondrière lors d'une battue en forêt.
Hellewijn avait mauvaise réputation. Il était certes riche, fort, beau, puissant aux armes et séduisant auprès des femmes. Mais il faisait peur car la transformation soudaine qui avait fait un cygne du vilain petit canard avait été attribuée à quelque enchantement. Et puis, il y avait ces disparitions, la nuit de la Saint Jean. Elles coïncidaient de manière troublante avec les absences du seigneur. Elles frappaient toujours des vierges des environs, et on les retrouvait au coeur de la forêt, nues, coeur arraché habilement par une entaille située à la base de la poitrine et par laquelle la main criminelle s'était faufilée.
Cette année-là, ce fut sur une servante de la princesse que le mauvais sort tomba. La nuit de la Saint Jean, il pleuvait à verse et Marguerite priait, saisie d'une angoisse inexplicable.Il lui semblait que le démon rôdait autour du château, des grincements lugubres, ordinaires par un temps pareil, étaient amplifiés, et s'y mêlait une plainte infiniment douce, un chant tendre, émouvant, envoûtant. Elle se demanda qui pouvait bien se tenir dehors par ce temps d'enfer. En robe de nuit elle descendit les marches du grand escalier, et parcourut les salles du rez-de-chaussée, guidée par le chant. Celui-ci était tantôt mâle, puissant et héroïque, tantôt caressant, séducteur et nostalgique avant de se fondre au battement de la pluie. Lorsque Marguerite parvint à la grand-porte, la pluie avait cessé, le chant qui paraissait en émaner, aussi. La porte donnant sur la frontière de sapins noirs, était ouverte. Marguerite fut intriguée : qui avait ouvert la porte qui n'était déverrouillable que de l'intérieur ? Elle rentra se coucher mais ne put trouver le sommeil. Soudain la chambre fut aveuglée par la pleine lune qui venait de sortir des nuages lourds. Un sentiment d'indicible et incompréhensible horreur saisit la princesse dont le coeur battait la chamade.
Elle perdit connaissance.
Revenant à elle, elle appela Jeanne, sa suivante et lui fit part de son inquiétude. Elles parcoururent les couloirs à la recherche d'un intrus, mais si nul n'était entré, quelqu'un était sorti. Elles constatèrent qu'une porte était ouverte, celle de la chambre de Mahaut, une tout jeune fille qui avait été confiée par ses parents pour l'été. Elle était fraîche, naïve et ravissante. On ne lui connaissait pas d'aventures sinon d'imaginaires, qu'elle se contait, et où elle tenait invariablement le rôle de l'héroïne sauvée par le prince charmant.
Sa chambre était vide. On la retrouva dans un fossé proche de la lisière de la forêt, éventrée par des sangliers qui avaient du se repaître de son coeur, car il était introuvable.
La princesse bouleversée fit son enquête. Le criminel connaissait bien la forêt et les victimes étaient de la région. L'accomplissement de l'acte sexuel dans viol apparent, l'attraction manifeste de la proie qui semblait sous l'effet d'un enchantement, le mode atroce de l'exécution, et d'autres signes encore militaient pour un rituel démoniaque. Les mères épouvantées essayaient de veiller sur leurs filles ou de les marier avant la fatale nuit de la Saint Jean, mais il s'en trouvait toujours une pour déjouer la surveillance par quelque ruse ingénieuse afin d'aller au bourreau ... Margaret eut la ferme conviction que c'était du côté de Hellewijn qu'elle devait se diriger. Son absence systématique pendant la nuit fatale, sa nervosité manifeste avant et son épanouissement après lui avaient été rapportés, ainsi que la miraculeuse métamorphose qui avait fait d'un avorton chétif un dieu guerrier indomptable. Elle décida de l'affronter et de le démasquer.
Son chapelain l'en dissuada. Le jeune homme était redoutable. S'il la poursuivait pour diffamation, nul ne lui viendrait en aide car il demanderait réparation par les armes. Nul chevalier n'osant se présenter au Jugement de Dieu, les biens de la princesse confisquée par son adversaire, elle devrait finir ses jours dans un couvent. Cela s'était déjà produit en trois circonstances analogues. Les deux premiers champions, pourtant aguerris avaient péri misérablement sous la lance du jeune homme, qui dédaignant heaume et armure, dardait sur eux ses yeux verts de chat, animal, on le sait, préféré du diable. Le troisième, comme sidéré par ce regard, laissa tomber sa lance et s'enfuit honteusement à toutes jambes. Il fut aussitôt rattrapé par son adversaire qui le renversa sur le dos et menaça de l'embrocher.
Consulté, le prélat du Connétable qui tenait le rôle d'arbitre conclut à un signe de Dieu en faveur de Hellewijn. Ses accusateurs étaient vraisemblablement sous l'emprise du Malin, ou, ce qui revient au même, de la jalousie. Il autorisa le vainqueur de faire de son adversaire, ce que sa conscience, lui dicterait.
Le jeune homme fixa son ennemi à terre, dégagea son abdomen avec son pied gauche, libéré de sa sandale, et l'écrasa lentement, soigneusement, pressant sur son plexus. Le malheureux gigotait comme un hanneton cloué à une planche, puis cessa de se débattre car cela ne faisait que favoriser la pression sur cet endroit sensible. Il finit par avouer entre deux halètements, qu'il avait agi dans l'espoir de se marier avec la plaignante, soeur d'une des victimes. En compensation, il offrait tous ses bien au héros diffamé. Ce dernier accepta tranquillement et le laissa aller. Il fit deux parts égales de la donation, l'une pour le monastère de la région, l'autre pour ses habitants. Ce fut liesse populaire.
Que voulez-vous donc tenter contre pareil homme? Il est protégé par Dieu ou par le diable. La bataille est perdue d'avance, conclut le chapelain en se signant.
La princesse se recueillit dans la chapelle où reposaient ses aïeux, devant le gisant de Bertrand de Brabant qui avait participé aux croisades. Avant de quitter le château, elle s'en alla rendre visite à sa grand-mère paternelle et lui annonça son intention. La vieille dame sans mot dire, ouvrit le grand coffre aux armoiries et lui remit une épée.
-Elle a servi sous les croisades, elle a tué plus d'une tête sarrasine, dit-elle, elle viendra à bout d'une tête blonde qui abrite une âme encore plus noire". Elle la bénit et la laissa aller.
Marguerite se présenta incognito chez Hellewijn, la veille de la Saint Jean. Les moustiques volaient bas et le soleil ensanglantait les murailles du château qui semblait désert et dont les fenêtres opaques renvoyaient le flamboiement du crépuscule. Elle frappa et on ouvrit. Elle vit un jeune gars un peu rougeaud à l'épaisse tignasse blonde s'avancer vers elle, l'air étonné.
J'allais partir en voyage, expliqua-t-il d'une voix hésitante, les domestiques ont quitté les lieux, seule ma vieille mère est restée au donjon veillée par une fidèle servante. C'est qu'elle est très faible bien que tout à fait lucide et aimante. Je ne puis vous donner l'hospitalité mais je puis vous conduire à l'endroit de votre choix, vous vous êtes visiblement perdue et je connais bien la forêt qui est peu sûre en cette période de l'année.
La princesse fut décontenancée. Elle ne s'était pas du tout imaginée ainsi le chevalier invincible. Le garçon était certes bien bâti, bien membré, sa taille et sa corpulence impressionnantes mais les proportions de son corps étaient si harmonieuses, qu'il n'y paraissait pas. Et ses yeux prétendument diaboliques, ces miroirs de l'âme, ne reflétaient qu'une naïve admiration pour la grâce de la princesse, qui, on croit l'avoir signalé, était aussi belle qu'on peut le souhaiter dans une légende, même belge. Point d'un vert félin, ils étaient d'un bleu sombre, presque violet, profonds et sensuels. Marguerite fut aussitôt prise sous leur charme.
- Je me suis en effet égarée, j'avais rendez-vous au plus profond de la forêt dans la grotte qui donne sur la clairière et votre aide me sera précieuse. Puis-je m'asseoir un moment avant de vous suivre? dit-elle en se ressaisissant.
- Je m'en veux d'avoir manqué à tous les devoirs de l'hospitalité, s'écria le jeune homme. Installez vous, je fais fouiller dans les cuisines...
La grand-salle était austère mais propre et un bon feu crépitait dans l'immense cheminée. Le jeune homme fut bientôt de retour, les bras chargés de victuailles.
- Je pensais souper chez des amis, mais je serais ravi de dîner en votre compagnie. Vous avez certainement besoin de reprendre des forces après avoir erré dans une terre étrangère. Mais où est donc votre époux? J'ai remarqué que vous n'avez pas d'alliance ni de coiffe nuptiale. Seriez vous demoiselle?
- En effet. Je n'ai pas encore trouvé celui que Dieu me destine.
-Tous les espoirs me sont donc permis, plaisanta le garçon, mais son ton fougueux démentait sa fausse nonchalance.
-Vous n'êtes pas encore fiancé, hasarda la princesse, troublée malgré qu'elle en ait.
- Je n'ai pas encore trouvé chaussure à mon pied, mais mon coeur s'en réjouit en vous contemplant.
La jeune fille rougit sous le compliment qui bien que vulgaire, était chargé de résonances intimes et elle s'en voulut.
Le dîner passa en un éclair, les deux jeunes gens étaient inexplicablement subjugués l'un par l'autre. Plus la princesse se défendait contre son coeur, plus elle se sentait enveloppée par un invisible filet, délicieux et irrésistible. Son hôte se présenta, et tout s'éclaircit : il était un cousin éloigné d'Hellewijn, chargé par celui-ci de mettre en ordre la demeure avant de la quitter. Il se nommait Hillbrand et sa famille était modeste mais honorable.
Il proposa à la princesse de garder la maison ouverte à son intention, car il commençait à pleuvoir et on ne manquait pas de chambres confortables au château. Il fixait sur elle des yeux pleins d'espoir, mais elle eut peur pour sa réputation. Et puis, elle voulait surprendre Hellewijn dans la forêt en cette fatale nuit de la Saint Jean, où il ne manquerait point de se démasquer. Elle comprit que nul ne la défendrait mieux en cas de danger que son frère de lait. Ce dernier la dévorait du regard, une tendresse stupéfiante irradiait de tout son corps, comme s'il voulait se faire pardonner la brutale précipitation des préliminaires. La jeune fille se sentait fondre devant cette adoration muette.
Jamais elle n'aurait cru que le coup de foudre puisse frapper aussi subitement que... Le cours de ses pensées fut interrompu par un claquement sec au dehors, la foudre venait de s'abattre sur l'étang jouxtant le château, illuminant toute la pièce.
- La forêt n'est pas dangereuse, mais elle est déconseillée aux pucelles, la nuit de la Saint Jean, le saviez-vous? demanda le garçon, inquiet. Ce n'est pas pour vous inciter à coucher au château, mais je dois vous avertir que mon cousin a été suspecté de meurtre. C'est pourquoi, excédé, il a décidé ce soir d'assister au grand bal de la Reine, et de faire taire définitivement les mauvaises langues. Mais le véritable tueur rôde dans les parages et risque de frapper une nouvelle fois. Je vous en supplie, restez auprès de moi. Je serais désolé qu'il vous arrive malheur dans cette forêt, il ne faut pas tenter le diable. Je vais préparer votre chambre, et demain matin, nous pourrons mieux nous connaître, ... nous aimer.
Il rougit de sa maladresse, mais le mot était lâché. Il se détourna honteux, mais la princesse s'approcha et l'obligea à lui faire face. Le jeune homme semblait, était, bouleversé. Des larmes perlaient à ses yeux sombres et limpides d'enfant. Car c'était un enfant éperdu, perdu d'un amour fou, absolu, foudroyant et dévastateur. Il la désirait, il la désirait tout de suite, mais il la respectait tout autant et ne voulait pas la forcer. La confusion de ses sentiments la gagna et elle dut surmonter son désir de l'étreindre, de le protéger, de se blottir contre lui et se livrer en un don total. Elle essaya de vaincre sa résistance, car elle ne voulait pas se laisser détourner de sa mission.
-Vous me protègerez, lui dit-elle doucement, et, voyez : je vous confie mon épée. Elle est un peu magique car elle a servi jadis dans les croisades. Elle remplacera la votre et vous me protègerez dans la forêt. Seriez vous couard?
Hillbrand ému céda à son pressant appel. Il inspecta l'épée avec déférence et la pendit à son baudrier, une simple courroie attachée à une large ceinture portée sous la tunique à même la peau. À sa stupéfaction, Marguerite constata qu'il n'était pas armé. Vêtu d'une simple tunique et d'une chemise en une toile rêche, pieds nus dans de grossières sandales de cuir à l'épaisse semelle, il s'était rapproché du foyer. Il supplia encore.
- Je vous en conjure, restez auprès de moi, ne vous aventurez pas au dehors. Oubliez votre rendez vous et celui qui vous l'a fixé par une nuit comme celle-ci et en pleine forêt.
Elle faillit se laisser convaincre, mais en l'observant mieux elle se sentit soudain quelque peu confuse de s'être autant avancée avec un jeune de condition inférieure. Elle remarqua non sans gêne, ses mains et ses pieds, énormes, rougeauds, lourds et charnus de paysan, sa tenue négligée, son comportement timide et embarrassé. - Hellewijn était sans doute un seigneur cruel et pervers, mais de son milieu et de son rang. Elle s'en voulut d'avoir cédé, elle si réservée, à cet emportement déraisonnable.
- Savez-vous chanter? demanda-t-elle, mue par une impulsion soudaine.
- Moi? S'étonna –t-il, chanter? À vrai dire comme tout le monde je suppose. Il entonna une joyeuse chanson à boire. Mais le résultat sonnait si faux que les deux jeunes gens éclatèrent d'un rire d'une franche gaîté. Puis la regardant, il comprit qu'elle ne resterait pas avec lui cette nuit. Il se ressaisit. - Bien, si telle est votre volonté, on y va. Mon cheval devancera le votre. Montez en selle derrière moi et accrochez-vous bien. Je serai plus tranquille de vous savoir derrière moi, tout contre moi.